Centre Monseigneur Chappoulie (Yopougon)
La Providence de La Pommeraye
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Yopougon, ce 28 août 2011
Nouvelles, nouvelles…
Chères amies, chers amis,
Mes dernières nouvelles datent de deux mois et demi… Chaque jour qui passe me dicte de vous écrire, à vous qui avez répondu à mon appel, qui m’avez soutenue dans ces moments difficiles. Un grand merci à chacun. La solidarité existe et m’émerveille toujours. Je ne puis que vous dire et redire merci.
Votre générosité m’a aidée à soulager bien des personnes qui, faute de tout, ne pouvaient ni manger, ni se soigner. Une vieille du quartier qui a perdu son fils et sa petite-fille dans de douloureuses circonstances pendant cette guerre, attendait de mourir parce qu’elle n’avait plus rien, on avait tout pris chez elle. Avec d’autres personnes, dont le médecin qui vient régulièrement au centre, nous avons commencé par lui redonner goût à la vie en allant la voir, la soigner, lui donner de quoi se nourrir, puis qui une natte, qui un ustensile de cuisine, qui un réchaud. Maintenant elle peut à nouveau subvenir à ses besoins et l’une des femmes du coin veille sur elle. Sans vous cette femme ne serait plus là aujourd’hui, mais grâce à vous aussi d’autres personnes se sont levées pour l’aider et la remettre debout.
Cette femme était d’une ethnie dont beaucoup ont été tués ou ont disparus dans le quartier…
Et puis il y a eu les employés du centre qui n’ont rien reçu comme salaire pendant pratiquement quatre mois… Les propriétaires de leurs maisons menaçaient de les renvoyer au dehors. Tout cela est rentré dans l’ordre maintenant. Ce fut pour chacun un grand soulagement.
Avec la communauté italienne qui vit assez proche de nous, nous nous sommes aussi aidés mutuellement car ils avaient sur la cour de leur paroisse pas moins de 700 réfugiés jusqu’à la mi-juillet. Ceux ci étaient en partie pris en charge par la Croix-rouge, mais il y avait tellement de cas qu’un petit coup de pouce financier ici ou là n’était pas de trop...
Les charges sont encore importantes aujourd’hui mais l’horizon apparaît un peu moins sombre même s’il faut aller de l’avant avec prudence et vigilance…
Dans ma dernière lettre, je vous parlais du quartier devenu désert, avec ses pillages de magasin, de pompes à essence etc... C’était en juin. Si vous venez maintenant, vous ne trouverez plus de traces de cela. Les commerces ont peu à peu repris leur place, chacun s’est remis au travail. Peu à peu, on a vu les grandes stations d’essence reprendre, les petits supermarchés se reconstruire, les marchands de gaz se sont réapprovisionnés. Si quelques personnes ne sont pas revenues dans le quartier, des visages connus ont timidement réapparus et sont là aujourd’hui.
Vous dire que tout est merveilleux serait mentir. Les gens se parlent certes mais restent sur leur garde, on se méfie du voisin, de « l’autre ». Dans le quartier, il y a encore beaucoup de personnes qui ne sont pas forcément du côté du nouveau gouvernement. Il y en a beaucoup qui ne sont pas rentrés de l’exil où ils sont partis, dont le maire par exemple… Des ex-FAFN (armée venant du Nord, ou du Centre et de l’Ouest) sont toujours dans les quartiers pour assurer la sécurité. Mais parmi eux il y en a qui profitent de leur situation pour voler, violer, piller ou tuer. Les accuse-t-on à tort ? Je ne sais car il y a encore au-dehors les prisonniers à qui on a ouvert les portes et donné des armes au moment crucial…
Apparemment depuis quelques temps et dans certains quartiers la sécurité est plus visible. Gendarmerie et police essaient de travailler avec d’ex-combattants qui seront peut être enrôlés dans la nouvelle armée, mais tout cela demande du temps…
Il faudra du temps en effet, beaucoup de temps pour rétablir la confiance entre les personnes et retrouver l’unité.
Je ne voudrais pas cependant être pessimiste car le nouveau gouvernement est en marche et travaille. Cela se voit. Abidjan redevient propre. Actuellement dans toutes les communes le ministre de la salubrité et de l’environnement s’attelle à démolir tout ce qui a été fait de manière illégale en matière de bâtiments construits sur les trottoirs par exemple, en démolissant les boites de nuit d’une certaine rue « princesse » célèbre pour ses jeunes prostituées et où la drogue s’écoulait sans que personne ne dise rien… Ce temps là est révolu pour le moment, et je vois que tout le monde (sauf évidemment ceux qui sont concernés directement) n’en n’est pas mécontent au contraire.Les contrôles de tous les fonctionnaires, les emplois fictifs, les horaires de travail et le rendement au travail, la corruption etc… sont à l’ordre du jour ! On commence à comprendre que quelque chose de nouveau pourrait bien voir le jour, pour le plus grand bien de tous.
Actuellement, le ministre du commerce se bat afin que les produits alimentaires de base comme le riz, l’huile, la farine, le lait etc... soient un peu moins onéreux… Pendant ce mois de ramadan, nous avons vu l’effort fait sur le sucre en particulier et nous espérons bien que d’autres produits vont diminuer, car la vie est devenue trop chère et désormais peu de gens peuvent se payer de la viande où même du poisson tous les jours. Ce ne sont que des miettes qui donnent goût à la sauce…
Bien sûr, le pays est encore dans une grande fragilité : comme je vous le disais, des armes en quantité importante ne sont pas encore rentrées et ne le seront peut être pas pendant longtemps, des personnes sont en exil depuis bientôt cinq mois et de ce fait ont tout perdu, emploi, maisons, avoirs gelés etc... Des militaires, des officiers, sont encore au-dehors… Il y a encore beaucoup de peur pour revenir. Pour certains c’est justifié car ils devront répondre de certains actes commis, pour d’autres cela l’est moins, mais…Depuis quelques jours, la prison civile a fait peau neuve et est de nouveau opérationnelle. Déjà on parle des nouveaux locataires ou anciens revenus en ces lieux pour y être jugés ou pour terminer leur peine… De grosses affaires sont actuellement sur la sellette : la découverte de charniers par exemple à l’école de gendarmerie, la poursuite de ceux qui ont pu être dans l’affaire des enlèvements et meurtre du Novotel etc…etc… Cela peut être signe que beaucoup de cas ne resteront pas impunis mais, en même temps, il y a tout ce qui s’est passé depuis 2002 au Nord, au Centre et à l’Ouest… Ce n’est pas possible et cela ne se peut que tout soit jugé en même temps et par qui ? Vous vous doutez bien que des remous ici et là ne sont pas près de s’aplanir… Je pense qu’il faut être vigilant et patient.
Vigilant, parce que nous voyons bien à travers ce qui se passe un peu partout que tout peu advenir tout d’un coup ; vigilant parce que trop de cœurs, de vies sont brisées, et la violence, la vengeance, ne sont jamais bien loin de nous et en nous.
Patient parce qu’il faut donner du temps au temps, donner à chacun la possibilité et la capacité de rentrer en soi-même pour se remettre en cause personnellement, de se « refaire » quand tant de drames sont intervenus dans sa vie, de se donner à chacun la possibilité et la capacité de regarder l’autre en face et pouvoir dire un jour : tu n’es pas de mon ethnie, de ma religion, de mon pays, tu n’as rien de commun avec moi, cependant tu es mon frère, tu es ma sœur.
Il n’y a pas très longtemps, une de nos jeunes sœurs a prononcé ses vœux perpétuels devant la communauté chrétienne rassemblée pour la circonstance. Ce n’est certes pas la première fois que j’assiste à une telle cérémonie, mais j’ai été frappée par la force de la phrase dite par notre supérieure générale à la jeune sœur, phrase entendue, redite à chaque fois qu’une telle célébration se passe dans la congrégation : « Désormais, tu as tout en commun avec nous ». Tout en commun, pas seulement sur le plan matériel, mais dans toute la vie, pour toute la vie, ce qui signifie bien clairement qu’il n’y a plus barrières entre nous quelles que soient celles-ci. Tu deviens pour moi une véritable sœur… Sans doute qu’avec tout ce que nous venons de vivre, cela a résonné très fort en moi… Est-ce si vrai que cela, me suis-je demandée ? A chacune de répondre et de se laisser habiter par l’Amour qui nous a choisi et nous fait être aujourd’hui.
Voilà quelques nouvelles que je voulais vous donner. Pardon d’avoir tardé à le faire mais, dans notre quartier, nous n’avons pas encore retrouvé le téléphone fixe, ni Internet et j’avoue que je ne vais pas toujours à Marcory par manque de temps pour consulter ou pour écrire…
Encore un grand merci au Fonds d’Action Saint-Viateur, à tous ceux et celles qui ont répondu avec tant de générosité à mon appel. Je vous promets d’autres nouvelles dans les temps à venir. Bonne rentrée à ceux et celles qui ont pu prendre du repos. Avec toute mon amitié.
Marie-Thérèse














